mercredi 4 novembre 2009

Le miroir d'ambre - Philip Pullman

A la croisée des mondes /III

Dernier tome de la trilogie, Le miroir d'ambre clôt en beauté A la croisée des mondes. Encore une fois je ne m'étendrai pas trop pour ne rien dévoiler de l'intrigue à ceux qui ne l'ont pas encore lu. Encore une fois je vais saluer l'incroyable richesse de l'univers créer par Pullman.

L'auteur a un réel talent pour faire vivre chaque monde traversé par ses héros. On les visualise clairement et même plus que ça, on pourrait presque en sentir l'odeur ou entendre le bruit du vent.Quand aux personnages ils évoluent de façon tout à fait crédible, gagnant en profondeur et en complexité. Quand à l'intrigue, elle est menée avec maestria. Tous les éléments se mettent en place pour donner un ensemble d'une parfaite cohérence. En plus c'est bien écrit.

Il ya plusieurs niveau de lecture dans l'oeuvre de Pullman. On peut voir A la croisée des mondes comme un divertissement de très bonne qualité. En même temps la charge contre la société et notamment contre la religion est particulièrement virulente. Ce qui fait de cette trilogie une oeuvre subversive (surtout si on considère qu'il s'agit de littérature jeunesse).

Et puis moi, un type qui a Rilke et William Blake dans ses références, m'est immédiatement sympathique.

Le miroir d'ambre
The Amber Spyglass
Philip Pullman
2000
Traduction de Jean Esch

lundi 26 octobre 2009

Un roman russe - Emmanuel Carrère

Vous l'aurez sans doute remarqué, je ne suis pas une hyperactive du blog. A raison d'un billet par mois en moyenne, j'ai bon espoir d'être sacrée blogueuse la moins productive (et la moins lu) de l'an 2009. C'est mon challenge personnel (et j'ai vu que les challenges avaient le vent en poupe ces temps-ci).

Ce qui me chiffonne, c'est que non contente d'être une blogueuse lente, je suis aussi une blogueuse qui n'a rien à dire. Ou qui ne sait pas comment le dire. Que je vous explique (oui, à vous mes deux lecteurs imaginaires). J'ai fini, il y a plusieurs semaines Un roman russe. J'ai tenté à plusieurs reprises de faire un billet pour dire tout le bien que je pense d'Emmanuel Carrère en général et de ce roman-ci en particulier. Mais rien à faire. Je n'ai fais qu'écrire banalités et inepties. Et même si j'ai conscience que ce blog n'est pas d'une très grande qualité, il y a un certain niveau de médiocrité que je ne me résous pas à dépasser.

J'entends un de mes deux lecteurs fantômes me rétorquer qu'en ce cas je n'ai qu'à faire l'impasse sur cette lecture et arrêter de les faire ch... avec mes états d'âme. Alors, je vous prierai, cher lecteur, de rester poli. Je suis ici chez moi. Et ce blog, on l'aime ou on le quitte !

(Hé ! Mais non, restez ! Je plaisantais. Youhou ! Y'a quelqu'un?)

Mais reprenons. Je pourrai en effet ne pas parler d'Un roman russe. Mais ce serait dommage. Parce que je l'ai aimé. Vraiment. bon peut-être pas au point de le hisser jusqu'à mon panthéon littéraire mais quand même suffisamment pour avoir envie que d'autres le lisent à leur tour.

Que pourrais-je en dire pour vous convaincre? Vous savez tous de quoi ça parle, le livre a largement été commenté à sa sortie. Mais si enfin, souvenez-vous. Dans Un roman russe, Emmanuel Carrère délivre un secret (il a eu un grand-père collabo), trahi sa mère (qui ne voulait pas que ce secret soit révélé de son vivant), vit une histoire d'amour avec Sophie, va trainer son mal être en Russie (sous le prétexte fallacieux d'y faire un reportage), boit de la vodka, se sent vraiment très mal, écrit une nouvelle érotique que Sophie ne lit pas, voit son histoire d'amour se casser le figure, se sent encore plus mal, écrit à sa mère qu'il l'aime et qu'il l'a trahi pour leur bien à tous les deux, espère qu'il va cesser d'être un écrivain tourmenté.

Avouez que dit comme ça ça donne envie. Comment ça non? Hé ho, mettez-y un peu du votre aussi ! Je vous ai dit que je n'arrivai pas à parler de ce livre. Vous voyez que je ne mentais pas. C'est difficile de juger (le mot est mal choisi) un récit aussi personnelle sans juger l'homme. C'est difficile de ne pas se comporter en lecteur de Voici pontifiant sur ce qu'Emmanuel Carrère aurait du écrire ou pas et sur ce qu'il est (narcissique, mégalo, monstrueusement égoïste...) ou pas.

Reste l'œuvre littéraire. Et de ce point de vue là, Manu, il s'en sort très bien. Un roman russe est un livre sensible, intelligent et bien écrit.

Voilà, c'est dit.


Notez cher(s) lecteur(s) que pour un billet où je n'avais rien à dire, il est plutôt long celui-ci. Ca c'était mon autre challenge personnel. Et je ne suis pas peu fière de l'avoir réussi.



Un roman russe
Emmanuel Carrère
2007

samedi 26 septembre 2009

La tour des Anges - Philip Pullman


A la croisée des mondes/II

Cela va être difficile de vous parler du deuxième opus de A la croisée des mondes sans rien dévoiler de l'histoire. Du coup, je vais faire court.


Nous retrouvons Lyra, notre héroïne, et l'imaginaire grandiose de Pullman. En refermant le tome 1, je me demandais ce que l'auteur allait faire du riche univers qu'il a créé. Et bien, il l'enrichi encore davantage.


Si dans le 1er volume, nous suivons Lyra de façon linéaire, dans La tour des Anges
nous suivons plusieurs personnages en parallèle, ce qui donne du relief à l'intrigue.

De nouveaux personnages et de nouveaux objets magiques font leur apparition. Pullman s'amuse à brouiller les pistes, laissant la lectrice que je suis quelque peu désemparée. Où veut-il en venir? C'est un peu comme faire un puzzle dont on ne saurait pas à l'avance quelle image est représentée. Ça prend forme tout doucement.

J'ai trouvé ce volume encore plus réussi que le précédent. Le monde inventé par Pullman ne cesse de m'émerveiller. Mais où va-t-il chercher tous ça? Les références sont nombreuses et facilement identifiables et pourtant l'auteur réussi à créer quelque chose d'assez original.

A suivre donc...

La tour des anges
The Subtle Knife
Philip Pullman
1997
Traduction de Jean Esch

mercredi 16 septembre 2009

La route - Cormac McCarthy


Sur cette route il n'y a pas d'homme du Verbe. Ils sont partis et m'ont laissé seul. Ils ont emporté le monde avec eux. Question : Quelle différence y a-t-il entre ne sera jamais et n'a jamais été?


Il m'en aura fallu du temps pour me plonger à mon tour dans le dernier McCarthy. "Magnifique" par-ci, "splendide" par-là, "chef-d'œuvre", les louanges n'ont pas manqué a propos de ce roman. Le succès me rend un peu méfiante (c'est mon côté snob). Mais bon, Cormac McCarthy n'est pas Stephanie Meyer ni Stieg Larsson alors j'ai quand même fini par mettre mes préjugés au placard. Grand bien m'en a pris.

Dans un monde dévasté où presque toute vie semble avoir disparu, un homme et un enfant suivent un route vers le sud. Les raisons de ce désastre ne sont pas claires mais on pense fortement à une guerre ou une catastrophe nucléaire. Pour ces deux êtres dont on ne connait pas le nom, la quête est celle de la survie : trouver un abri pour la nuit, manger, marcher et marcher encore. Il n'y a pas vraiment de raisons d'aller dans le sud (si ce n'est d'échapper à la rigueur de l'hiver) mais c'est toujours mieux que de mourir sur place.

La route traversait un marécage desséché où des tuyaux de glace sortaient tout droit de la boue gelée, pareils à des formations dans une grotte. Les restes d'un ancien feu au bord de la route. Au-delà une longue levée de ciment. Un marais d'eau morte. Des arbres morts émergeant de l'eau grise auxquels s'accrochait une mousse de tourbière grise et fossile. Les soyeuses retombées de cendre contre la bordure. Il s'appuyait au ciment rugueux du parapet. Peut-être que dans la destruction du monde il serait enfin possible de voir comment il était fait. Les océans, les montagnes. L'accablant contre-spectacle des choses en train de cesser d'être. L'absolue désolation, hydropique et froidement temporelle. Le silence.
"Absolue désolation". Ces deux mots résument à eux seuls le futur imaginé par l'auteur. Écrit dans un style épuré qui sied parfaitement au décors, La route est un roman sombre, désespéré qui plonge le lecteur dans l'angoisse brute. C'est que cet apocalypse a des airs de présage tant elle est plausible. Et que sous couvert de roman d'anticipation, McCarthy questionne notre condition d'être humain.

Au milieu de toute cette noirceur, la seule lueur vient de l'amour qui unit ce père à son fils. Le lecteur sent bien que cet amour ne suffira pas à les sauver mais il est un rempart contre la désepérence, une raison de continuer à suivre cette route.

Alors La route, chef d'oeuvre? Je laisse à chacun le soin de se faire son opinion. Moi, je sais déjà que ce livre laissera des traces.


La route
The road
Cormac McCarthy
2006
Traduction de François Hirsh

samedi 15 août 2009

Les Royaumes du Nord - Philip Pullman


A la croisée des mondes / I

A force d'entendre parles de A la croisée des mondes, souvent en bien, j'ai fini par moi aussi me pencher sur le premier volume de cette trilogie. Je pensais m'accorder une bulle d'air après ma lecture de Les saisons de la nuit mais ce ne fut pas réellement le cas.

Lyra, insupportable gamine de 11 ans, est élevée par les Érudits de Jordan College. Elle passe son temps à courir sur les toits ou à explorer les caves de L'université et à livrer batailles aux bandes de gamins des alentours avec ses amis. Son monde est fait d'insouciance jusqu'à ce qu'un jour elle assiste à une tentative d'empoisonnement sur son oncle, Lord Asriel, et entende parler pour la première fois de la Poussière. Dés lors, la vie de Lyra va changer et de son destin dépendra l'avenir du (des?) monde.

Tel était l'univers de Lyra, et son bonheur. Malgré tout, elle avait toujours eu le sentiment confus que son univers était plus vaste, qu'une partie d'elle-même appartenait également à la splendeur et au rituel de Jordan College, et que quelque part dans sa vie, il existait un lien avec le monde élevé de la politique, incarné par Lord Asriel. Mais cette certitude ne lui servait qu'à se donner de grands airs devant les autres gamins. Jamais elle n'avait eu l'idée de chercher à en savoir plus.

Ce qui frappe le plus chez Pullman, c'est son imagination foisonnante et l'incroyable complexité de son univers. Un univers sombre, emprunt de violence, de soif de pouvoir et de folie. L'auteur dresse au travers du monde de Lyra (semblable en bien des points au notre) une sorte de portrait sans complaisance de notre propre corruptibilité. Ce qui le rapproche d'avantage de l'imaginaire des contes de Perrault ou d'Andersen que de celui de la fantasy traditionnelle.

il reste à voir ce que Pullman va faire de cette richesse dans les tomes suivants mais les débuts sont plus que prometteurs.

A la croisée des mondes/I - Les royaumes du Nord
His Dark Materials /I - Northern Lights
Philip Pullman
1995
Traduction de Jean Esch

dimanche 2 août 2009

Les saisons de la nuit - Colum McCann


Il est bon de temps en temps de retourner les cartes postales et d'écorner un peu le rêve américain. Exit la ville qui ne dort jamais (the Big Apple comme disent les américains), celle des gratte-ciel, des néons et des 5ème avenues pour découvrir le New-York des sans noms, des immigrés, des noirs, des clochards et des fous qui la peuplent et qui l'ont construite. C'est au travers des destins de Nathan Walker et de Treefrog que McCann nous emmène dans ses bas-fonds.

Nathan Walker est un jeune terrassier, en ce début de siècle, débarqué de Géorgie pour creuser sous l'Hudson les futurs sillons du métro. Avec ses acolytes, des immigrés ou des noirs pour la pluaprt, ils façonnent ce réseau sous-terrain dans un mélange de sueurs et de fierté.

"Au fond de la galerie, ils arrivent devant le bouclier Greathead, leur protection ultime, une pièce métallique géante enfoncée dans le lit du fleuve par des vérins hydrauliques. En cas d'accident, le bouclier retient la boue, comme un piston dans un cylindre. Mais eux quatre doivent aller encore plus loin. Chacun prend son souffle avant de se baisser pour franchir la porte ménagée dans le bouclier. Ils ont l'impression d'entrer dans une chambre minuscule tout au bout du monde : sept mètres carrés à peine, où tout est ténèbres, moiteur et danger. A cet endroit, le lit du fleuve est retenu par de longues palplanches et d'énormes vérins. Un toit d'acier avance au-dessus de leurs têtes pour les protéger des chutes de pierre et des coulées de boue. Juste à hauteur des yeux est accrochée une baladeuse qui éclaire des monticules de terre et des flaques d'eau immonde. La lumière de l'ampoule palpite, à cause des sautes de tension. Les pieds dans l'eau, Nathan Walker et Con O'Leary tendent la main et touchent les madriers pour se porter chance." (p. 16)

Parallèlement, nous suivons Treefrog, un SDF atteint de tocs qui a fait son nid dans un recoin des tunnels du métro au cours de l'hiver 1991.

"Chacune de ses journées commence comme toutes les autres. Il se lève et s'habille dans ce froid atroce, il allume une bougie, il ferme les yeux. Il se dirige à l'aveuglette vers le fond de son nid. Ce nid qui comprend deux pièces en tout : l'une où l'on entreposait du matériel, et l'autre une sorte de caverne dans le roc. [...] dans la caverne, il s'accroupit et se déplace les yeux fermés. Le suif de la bougie lui coule sur les mains. La caverne est sombre et humide. Des coins et des recoins dans les replis de la roche grise. Un petit replat le long de la paroi. Des cavités cachées assez grandes pour y enfoncer le poing. Il pose la bougie sur le replat et attrape une feuille de papier quadrillé et un crayon bien taillé. Il fait le tour, en passant une main sur la paroi pour sentir les anfractuosités et le froid. Chaque fois qu'il s'aperçoit d'un changement dans le paysage, il ouvre les yeux et le note sur son papier quadrillé. Il retourne tâter le même endroit avec son autre main, caresse le roc, laisse le froid s'insinuer à l'intérieur de ses gants de cuir. Il respire lourdement et se représente les nuages que forme son haleine devant ses yeux - des figures étranges, aux mouvements bizarres. Tandis que ses mains errent le long de la paroi, il se penche instinctivement, il tourne et vire et arrive à sa bibliothèque, casée tout au fond de la caverne. Ses deux paumes se posent sur une étagère en bois branlant, et il reste là, comme en prière."
Colum McCann nous fait suivre alternativement le destin de ces deux hommes. C'est une plongée en apnée qu'il nous fait faire tant son univers est froid et sombre. Et vivant malgré tout. Pour écrire ce roman, McCann s'est beaucoup documenté. Et surtout il est allé parlé avec ceux dont ils prétend écrire le quotidien, les ouvriers, les clochards, les pauvres. Son roman est emprunt de vérité. "Ça sent le vécu" pourrait-on dire. Et c'est ce réalisme qui rend sa lecture si difficile. Car l'auteur n'épargne rien à ses personnages.

C'est une longue décente aux enfers qu'il fait faire à son lecteur. Mais qui a du sens. Il sait exactement où il veut nous emmener. Au fur et à mesure que le roman avance, les rouages se mettent en place et tout devient clair (enfin, façon de parler). Toute cette souffrance, ce désespoir, toute cette tristesse ne vient pas de nulle part.

"Seigneur, j'suis tellement au fond du trou, quand je lève les yeux, je vois que le fond."
Voilà ce que chante Nathan et qui pourrait résumer Les saisons de la nuit. Un monde fait de froid et de nuits dans lequel des hommes cherchent un peu de lumière. Et le lecteur avec. Pas un roman de plage si tant est que cette expression ait un sens.
Les saisons de la nuit
The Side of Brightness
Colum McCann
1998
Traduction de Marie-Claude Peugeot

lundi 6 juillet 2009

Les Carnets de Malte Laurids Brigge - Rainer Maria Rilke


Ha, quel bonheur que d'inaugurer ce blog avec Rilke et plus particulièrement avec Les Carnets de Malte Laurids Brigge. Lu une première fois à l'adolescence, ce roman fut une rencontre déterminante de ma vie de lectrice. Une expérience si forte que je pourrais presque parler d'un avant et d'un après ma lecture des Carnets. C'est avec lui je crois (parmi d'autres bien sûr mais il a une place de choix) que j'ai pris la mesure de ce qu'est la Littérature, celle qui met l'écriture au rang d'art.

Ce n'est pas sans une certaine appréhension que j'ai rouvert cette œuvre fétiche. Les années passées, n'allais-je pas réaliser que je l'avais totalement idéalisée? Mais dés les premières pages, le plaisir est revenu, intact. J'ai ressenti le même émerveillement que lors de ma première lecture.

Rilke n'est pas un conteur, c'est un poète. Un immense poète. Et sa poésie transparaît à chacune des lignes des
Carnets. C'est superbement écrit mais totalement inracontable. Disons simplement qu'il s'agit du journal d'un jeune homme, Malte Laurids Brigge, dans lequel il couche ses souvenirs et ses pensées.

C'est ridicule. Me voilà dans ma petite chambre, moi, Brigge, âgé de vingt-huit ans, que personne ne connaît. Je suis assis ici et je ne suis rien. Et pourtant, ce rien se met à réfléchir; il réfléchit dans son cinquième étage, par un maussade après-midi parisien, et voici ce qu'il pense:
Est-il possible, pense-t-il, qu'on n'ait encore rien vu, rien su, rien dit qui soit réel et important? Est-il possible qu'on ait eu des millénaires pour regarder, pour réfléchir, pour enregistrer et qu'on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation dans une école, pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme?
Oui, c'est possible.

Est-il possible qu'en dépit de toutes les inventions et de tous les progrès, qu'en dépit de la civilisation, de la religion, de la philosophie, on en soit resté à la surface de la vie,? Est-il possible qu'on ait encore recouvert cette superficie, qui était du moins quelque chose, d'une étoffe incroyablement ennuyeuse, qui la fait ressembler à des meubles de salon pendant les vacances d'été?
Oui, c'est possible.

Est-il possible que tout l'histoire de l'univers ait été mal comprise? Est-il possible que le passé soit faux parce qu'on n'a jamais parlé que des masses, exactement comme si l'on racontait un attroupement nombreux, sans rien dire de celui autour duquel tous étaient rassemblés, parce qu'il était étranger et qu'il est mort? Oui, c'est possible.
[...]

Je me rend compte à quel point c'est difficile de parler des livres que l'on a profondément aimé. Tout ce que je pourrais en dire serait réducteur. J'ai eu l'impression que Rilke écrivait pour lui-même sans se soucier de son lecteur. C'en est presque troublant. Voici l'âme de Brigge mise à nue sous la plume du poète et si le narrateur est fictif, on a l'impression d'être dans sa vérité. Rilke n'est jamais cru ou impudique. Mais il est incroyablement juste et précis. Chaque mot semble être à la place exacte où il doit être. Rien de ce qui est écrit ne semble futile ou inutile. De la première à la dernière ligne, tout est sublime. Emprunt de mystique et de fantastique, le texte de Rilke n'est pas un roman à proprement parlé. C'est un voyage, une expérience dans l'imaginaire de l'écrivain.

La promesse ne cesse de s'accomplir : un jour le même livre est parvenu parmi mes livres, parmi les quelques livres dont je ne me sépare pas. Maintenant, il s'ouvre pour moi aussi aux endroits auxquels je suis précisément en train de penser et , quand je lis ces passages, je ne puis dire avec certitude si je pense à Bettina ou à Abelone. Non, Bettina est devenue en moi plus belle qu'Abelone, Abelone, que j'ai connue était là comme pour me préparer à elle et maintenant elle s'est fondue à mes yeux en Bettina, là où se situait involontairement sa plus intime nature. Car cette étrange Bettina, avec ses lettres, nous a donné l'espace, l'espace le plus ouvert. Elle s'est depuis le début épandue dans le Tout, comme si elle était morte déjà. En tous lieux elle s'est couchée dans l'Être même, elle en faisait partie et tout ce qui lui advenait était éternellement contenu dans la nature; c'est là qu'elle sut qu'elle elle était et que presque douloureusement elle se libéra ; il lui fallut remonter en arrière, péniblement deviner son vrai visage comme on se dégage de traditions mensongères, elle s'exorcisa de la façon dont on évoque un esprit, pour s'accepter enfin telle qu'elle était.
Voici un instant, tu étais encore présente, Bettina; je suis d'intelligence avec toi. La terre n'est-elle pas encore toute chaude de toi et les oiseaux ne ménagent-ils pas toujours de l'espace pour ta voix? La rosée est autre, mais les étoiles sont toujours les étoiles de tes nuits. Ou bien le monde n'émane-t-il pas de toi tout entier? Car combien de fois ne l'as-tu pas incendié de ton amour? tu l'as vu flamber et se consumer et tu l'as secrètement remplacé par un autre, quand tous étaient endormis. Tu te sentais tellement en accord avec Dieu, quand tu exigeais de lui chaque matin une terre nouvelle, afin que pussent y trouver leur part tout ceux que tu avais créés. Il te paraissais misérable de l'épargner ou de le réparer : tu l'épuisais et là où tu étendais tes mains, c'était encore le monde. Car ton amour avait les dimensions du Tout.

Comment peut-il se faire que tous ne parlent pas encore de ton amour? Que s'est-il passé depuis, qui soit plus remarquable? de quoi s'occupent-ils? Toi-même, tu connaissais la valeur de ton amour ; tu le disais à voix haute à ton grand poète, pour qu'il le rende humain, car il n'était encore qu'élément. Mais lui l'a divulgué à tous les gens en t'écrivant. Tout le monde a lu ces réponses en y croyent plus qu'à toi-même, car le pète était pour eux plus clair que la nature. Mais peut-être apparaitra-t-il un jour que ce fut là précisément la limite de sa grandeur. Le destin lui imposait cette amoureuse et il a été trop faible pour l'accueillir. Que veut-on dire quand on prétend qu'il n'a pas été en mesure de répondre? Un tel amour n'a pas besoin de réponse. Il est à la fois le cri qui appelle et la réponse ; il s'exauce lui-même. Ce qu'il aurait dû faire, c'est s'humilier devant elle dans ses plus beaux vêtements et écrire sous sa dictée, des deux mains, comme Jean à Patmos, à genoux. Il n'y avait pas de choix en face de cette voix, qui "exerçait la fonction des anges" ; elle était venue pour l'envelopper et pour l'entraîner vers l'éternel. le char était là, pour son ascension embrasée vers le ciel. Le mythe obscur était prêt, qui devait accueillir sa mort, mais il le laissa vide.

Je pourrais encore vous en citer des pages et des pages mais je finirais par vous recopier le livre entier. A quoi bon en dire plus. Le message est claire : lisez-le !

Les Carnets de Malte laurids Brigge
Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge
Rainer Maria Rilke
1910
Traduction de Claude David